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Concentré d'adolescence cugnalaise (1)

30 sept.
4 min de lecture

Dernière mise à jour : 1 oct.

Ces instants d’Elle.


« Ce scénario intime dont il ne dira jamais rien, ni du trouble croissant qui va s'emparer de lui, ni de la part de secret, ni de la part de honte. Il emportera avec lui les palpitations sous ses lèvres scellées. »

C. Valentiny - Il fait bleu sous les tombes.



I


Elle l'avait emmené dans son antre familial d'Habitation à Loyer Modéré.

Lui, le moustique maigrichon avait ce privilège de monter dans ses étages de banlieue. Il se souvenait de ces instants d'Elle avec précision, à commencer par les odeurs de cette cage d'escalier fraîche, fragrances de désinfectant de collectivité qu'il ne connaissait pas, en cet après-midi d'été plombé qui allait les mener dans son monde.

Qu'il puisse simplement marcher à ses côtés dans la rue lui semblait de l'ordre du privilège, mais il y avait toujours les grouillements de la rue. Qu'il puisse la faire sourire, rire aux éclats et son cœur se serrait, mais il y avait toujours les copains, ou son frère, souvent. Trop souvent.

Or à cet instant précis, chaque étage franchit lui faisait prendre un peu plus conscience qu'il allait enfin se retrouver véritablement seul en sa compagnie, pour un instant, un instant d'Elle.


Trousseau de clés qui déverrouille le petit appartement monoparental, le tour du propriétaire fait de rires en pagaille, de regards fuyants et de comédies complices. Visite de sa petite chambre et vinyles de Eagles, Cats Stevens et Renaud qui tournent sur sa platine et comblent les anges qui passent.

Ne pouvant pas un instant concevoir que celle qui le foudroyait d'émotions au moindre regard puisse s'offrir à lui, il bouillonnait de questions (Moi ici ?), il bouillonnait tout court, prit de tachycardie amoureuse qui n'osait pas dire son nom, et encore moins prononcer son prénom sans le mettre en émoi...ce prénom fait d'or et de lance qui empalait son cœur en sa moindre présence.



Alors qu'à 15 ans tout devrait vous féliciter d'être important à la vie, il se voyait tel ce moustique maigrichon trop peu signifiant, incapable, asthmatique au sport, se réfugiant dans la musique et le dessin. L'image qu'il avait de lui-même s'était modelée au grès des moqueries adolescentes de cours d'école, de sa vulnérabilité et sa sensibilité à fleur de peau, de son récent statut d'orphelin de père et de ces éternels peut mieux faire qui s'acharnaient sur lui comme autant de gifles humiliantes.

Absolument rien ne l'élevait. Sauf Elle. Inaccessible étoile.


Ses regards, qu'ils soient tendres et rieurs, ou parfois prunelles noires et acides de Sicile. Ses paroles, sa petite voix haut perchée pleine de caractère, bienveillante ou tranchante à son égard. Ses doigts fins, les contours d'une bouche parfaite, sa petite taille qui la rendait d'autant plus précieuse à ses yeux. Ses pas au loin qu'il savait reconnaitre parmi cent autres lors des moments de récrés du collège même pas encore Montesquieu, (Collège de Cugnaux préfabriqué), ses pulls larges, ses jeans courts, tout le bouleversait en elle. Elle et l'idée d'Elle qu'il aimait rejoindre le soir en songes éveillés dans des scénarios durant lesquels à voix basse, il arrivait à être un autre, le temps de quelques déclarations, les yeux au plafond.


Il avait gardé en mémoire vive le moment où ses regards se firent clins d’œil. Ses gestes plus intentionnés. A chaque instant, il pulsait un peu plus comme un unique cœur qui alimentait une véritable tempête d'été dans son crâne.

Il vivait ces instants d'Elle avec une délectation mêlée de la peur de ne pas être à la hauteur de cette étoile qui se rapprochait telle une comète rentrant dans son atmosphère, brûlant le bleu délavé de ses yeux dans des vents stellaires cuisants et passionnés.


Prit dans cet ouragan d'émotions, il se souvenait du moment précis où le souffle court il la prit par la taille, dans un recoin sombre du couloir qui menait à sa chambre, entre deux rires déjà perdus dans l'écho du passé. Il connaissait pourtant les risques de ce geste : la perdre à tout jamais comme ces étoiles filantes que regardent passer les bons copains, ceux que l'on préfère garder comme meilleurs amis et dont le cœur se noie de vœux impossibles. Tout à cet instant aurait pu le ramener aux scénarios à voix basse qu'il jouait le cœur serré jusque tard dans ses nuits de regrets. Mais à cet instant précis le simple fait d’effleurer la comète l'avait électrisé et annihilé toute possibilité de choix dans ses actes.


Moustique maigrichon en apesanteur au-dessus du linoléum gris et entre la constellation du poisson et celle de la balance.

La vitesse avec laquelle elle lui offrit ses lèvres le surpris. Le vacarme des rires et de la musique quelques minutes avant fit place à un silence grave. Le silence des âmes qui se cherchent et se trouvent. Le silence des bouches qui caressent, des mains qui embrassent, des bras malhabiles qui étreignent et retiennent. Un silence solennel qui envahit ce qui restera pour lui, malgré tout, le couloir du bonheur.

Son regard de prunelles se mua en voie lactée des nuits d'été dans laquelle il se mit à flotter entre deux baisers. Moustique maigrichon en apesanteur au-dessus du linoléum gris et entre la constellation du poisson et celle de la balance. Il cuisait de désir tout en attendant cette seconde fatidique où tout fait volte-face, où la raison reprend le dessus, où la Belle et la Bête.

Mais non...elle brisa le silence d'un petit "viens" chuchoté tout en le prenant par la main pour se mettre à l'aise de cet espace-temps qui ne quitterait jamais complètement sa vie. Le point géodésique qui aurait pu le changer à tout jamais, tel un passage. Entre les toilettes, la petite salle de bain et le grand placard, précisément là.


Il garderait la suite des évènements longtemps en lui, au fond de lui, comme on garde un mystère...


A suivre...

 
 
 

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